Deux ans sans répit: les médecins canadiens sont stressés et épuisés (in French)

Tous les indicateurs indiquent une crise de santé mentale croissante parmi les médecins du Canada et un besoin urgent d’accroître la capacité du pays à les aider.

Par Marjo Johne

Lorsque la COVID-19 a frappé le Canada pour la première fois au début de 2020, les médecins du pays, ainsi que d’autres travailleurs de la santé, ont répondu à l’appel avec une grande énergie collective pour aider les patients en détresse alors même que la compréhension de la communauté scientifique de ce nouveau coronavirus évoluait de jour en jour.

Aujourd’hui, après presque deux ans à vivre et à travailler en contexte de pandémie, les médecins sont extrêmement fatigués. Divers sondages au cours des 12 derniers mois ont confirmé des niveaux élevés d’épuisement professionnel, d’anxiété et de fatigue chez les médecins du pays. Un sondage de l’Association médicale canadienne (AMC) publié en mars dernier a révélé que la fatigue des médecins avait augmenté de près de 70 % au cours de l’année.

Au Québec, le Programme d’aide aux médecins (PAMQ) a par ailleurs estimé que de juin 2020 à mai 2021, les demandes d’aide ont grimpé de 28 % et cette tendance s’accélère depuis.

Les données sont similaires en Ontario. Un autre sondage, publié en août par l’Ontario Medical Association, a révélé que près des trois quarts des médecins de l’Ontario avaient connu un certain niveau d’épuisement professionnel en 2021, soit une augmentation de près de 30 % par rapport à l’année précédente.

Ces sondages, combinés à d’autres indicateurs, tels que l’utilisation accrue des services de soutien, indiquent une crise de santé mentale croissante chez les médecins du Canada et un besoin urgent d’accroître la capacité du pays à aider les médecins aux prises avec les effets psychologiques de la pandémie.

« Nous savons que l’impact de la pandémie sur la santé mentale des médecins va en augmentant », a indiqué la Dre Caroline Gérin-Lajoie, vice-présidente exécutive du bien-être des médecins et de la culture médicale à l’AMC. « Nous savons depuis un certain temps que l’épuisement professionnel est en augmentation chez les médecins, mais depuis la pandémie, nous avons vu des rapports faisant état d’une augmentation des taux d’épuisement professionnel, d’anxiété, de dépression et d’autres signes de problèmes de santé mentale », ajoute-t-elle.

Dans son premier sondage national sur la santé des médecins, publié en 2018, l’AMC avait signalé que 30 % des médecins se sentaient épuisés. Dans le même sondage, cependant, plus de 80 % pensaient qu’ils étaient très résilients.

Un nouveau sondage de l’AMC sur la santé des médecins lancé en octobre et dont les résultats devraient être communiqués au printemps 2022 révélera probablement des résultats très différents sur la santé mentale des médecins au Canada.

« Même avant la pandémie, les médecins étaient aux prises avec une insatisfaction à l’égard de leur environnement de travail et de la culture médicale, soit les facteurs les plus liés à leur bien-être au travail », a affirmé la Dre Gérin-Lajoie. « Vous pouvez donc imaginer comment la pandémie, avec tout le stress qu’elle entraîne, a affecté tous ces facteurs clés », a-t-elle ajouté.

Au-delà des sondages, un autre indicateur de l’aggravation de la santé mentale des médecins pendant la pandémie est leur utilisation accrue des services de soutien.

L’année dernière, le programme de soutien aux médecins et aux familles de l’Association médicale de l’Alberta (AMA) a enregistré une augmentation d’environ 30 % par rapport à 2019 des appels liés à l’anxiété, au stress et à la dépression.

C’est encore pire cette année, a déclaré la présidente de l’AMA, la Dre Vesta Michelle Warren. Ces derniers mois, le nombre d’appels à la ligne de soutien est passé à 300 en moyenne par mois, soit environ 40 % de plus que le total moyen des appels par mois en 2020.

Diminution des appels en 2020

Si la deuxième vague a entraîné un nombre d’appels importants au PAMQ, ce fut tout le contraire lors de la première vague. Les demandes de rencontres de groupe ont été très élevées au début de la pandémie, alors qu’elles sont pratiquement inexistantes depuis la deuxième vague.

En Ontario, les appels à la ligne de soutien du programme de santé des médecins de l’association médicale provinciale ont augmenté de 30 % cette année, un contraste frappant par rapport au début de 2020, lorsque la ligne d’appel a en fait enregistré une diminution de ceux-ci.

« Lorsque la pandémie a frappé, il y avait en fait moins d’appels entrants », a expliqué la Dre Joy Albuquerque, directrice médicale de l’Association médicale de l’Ontario (OMA). « C’était en quelque sorte une période galvanisante où tout le monde était si concentré sur ce qui se passait au début – beaucoup d’énergie et beaucoup de concentration. »

À ce moment-là, de nombreux psychiatres et thérapeutes ont contacté l’OMA pour offrir leur soutien, a rappelé la Dre Albuquerque.

« Ils voulaient être là pour les médecins, alors nous avions toutes ces personnes disponibles et prêtes pour les appels, mais au départ, il n’y en avait pas », a-t-elle précisé.

Deux ans plus tard, l’OMA, comme ses homologues dans d’autres régions du pays, doit trouver des moyens d’étendre la capacité et la couverture de son programme de soutien aux médecins. Cette année, OMA Insurance a doublé ses prestations de santé mentale pour les médecins et leurs familles à 10 000$ pour les traitements ambulatoires chaque année.

 

Soutien par les pairs 

L’OMA a également lancé en septembre une campagne intitulé « just take one », un appel aux professionnels de la santé mentale pour qu’ils prennent « juste une » référence d’un médecin ou d’un étudiant en médecine qui a besoin d’aide.

« On estime qu’il y aura une augmentation de plus de 40 % de la demande de services de santé mentale et de toxicomanie pour la population générale en raison de la pandémie de COVID-19 », a déclaré l’OMA dans un communiqué de presse pour lancer la campagne « just take one ». « Nous constatons des augmentations similaires dans notre propre population de médecins. »

La Dre Albuquerque a souligné que la campagne était nécessaire car les professionnels de la santé mentale du pays manquent de disponibilités de rendez-vous dans leurs calendriers.

«Tout le monde était débordé », a-t-elle dit. « Et pourtant, nous nous sommes quand même retrouvés avec plus de 40 personnes qui ont répondu à notre campagne, et certaines ont accepté de prendre plus d’une référence. »

Des efforts pour étendre le soutien à la santé mentale des médecins sont également en cours en Alberta, a expliqué la Dre Warren de l’AMA.

« Nous ne prévoyons pas que le besoin va diminuer dans les mois à venir », a-t-elle déclaré. « En fait, nous craignons plutôt une augmentation »

Le soutien par les pairs a également été inestimable, a dit la Dre Roslyn Schwartz, une médecin basé à Kingston, en Ontario, qui fait du bénévolat en tant qu’animatrice au Doctors Lounge Online, un groupe virtuel sans rendez-vous pour les médecin.

La Dre Schwartz, une médecin de famille qui pratique la psychothérapie, a déclaré que les médecins trouvent utile de parler à des pairs qui partagent des expériences similaires et qui parlent le même jargon.

« Nous passons pas mal de temps à parler des chiffres de la COVID-19, des vaccins, de la façon dont nous nous débrouillons dans nos pratiques et à la maison », a-t-elle expliqué. « Nous nous soutenons mutuellement d’une manière que les amis non médecins ne peuvent pas vraiment le faire. »

Depuis qu’elle a commencé à héberger le groupe en août 2020, la Dre Schwartz a remarqué que les médecins avaient tendance à s’y rendre davantage lorsque leurs pratiques connaissaient des temps d’arrêt, par exemple lorsque les chirurgies étaient en attente ou lorsque les patients n’allaient pas dans les cliniques.

« Alors que le rythme de la pratique médicale a commencé à s’accélérer, l’équilibre s’est déplacé et il y a moins de personnes présentes aujourd’hui qu’il n’y en avait l’année dernière », a remarqué la Dre Schwartz. « Et pourtant, il y a un plus grand besoin de soutien. Mais c’est typique des médecins: lorsque nous avons le plus besoin d’aide, nous n’allons généralement pas la chercher pas parce que nous sommes trop occupés à nous occuper de tout le monde. »

La valeur du soutien par les pairs a conduit à un nouveau projet par l’association médicale de la Colombie-Britannique, Doctors of BC, qui lancera bientôt un appel à différentes communautés sur cinq sites afin de tester un modèle conçu pour promouvoir des conversations empathiques non cliniques entre collègues, selon Sharon Shore, porte-parole de l’association.

Dans la première vague des projets pilotes, le programme formera entre 30 et 40 médecins, a déclaré Sharon Shore. L’objectif est de former 80 médecins dans l’année suivant le lancement du projet pilote.

Avec Omicron qui multiplie le nombre de cas à travers le pays et la probabilité que d’autres variants ne fassent encore plus de ravages au cours de la nouvelle année, les médecins peuvent utiliser toute l’aide qu’ils peuvent obtenir pour leur santé mentale, a rappelé la Dre Albuquerque de l’OMA.

« Il ne fait aucun doute que ce à quoi nous avons affaire aujourd’hui n’est pas seulement du stress, mais un stress chronique constant et incessant », a-t-elle affirmé. « Il n’y a pas de répit en vue et ça nuit à la capacité des gens à faire face à la situation. »

Article paru le 29 décembre 2021 sur ProfessionSanté.ca